Salon de l'agriculture : «Il est urgent de retisser les liens avec notre nourriture» par Le Pèlerin.
22 févr. 2026Et si notre manière de manger disait quelque chose de
notre rapport aux autres et à la Création ? Benoît Sibille,
maître de conférence à l'Institut catholique de Paris, ouvre
la réflexion.
Dans un ouvrage récent (voir plus bas), vous évoquez le rapport essentiel des chrétiens à la nourriture. Comment le philosophe que vous êtes en est-il arrivé là ?
Tout est d'abord parti d'une expérience personnelle. Avec mon épouse et nos enfants, nous avons décidé de consommer uniquement de la nourriture dont nous connaissions la provenance, le nom des producteurs et les paysages où elle a été cultivée. Rapidement, ça a tout changé. À table, nous les évoquons dans la prière qui bénit le repas. Et puis un étonnement a surgi : la seule nourriture dont nous ne connaissions plus la provenance exacte était le pain et le vin de l'eucharistie hebdomadaire. Ces aliments que les textes de la messe évoquent pourtant comme les beaux fruits de la terre, de la vigne et du travail des humains, nous ne savons presque rien de leur provenance concrète. Pourquoi ne sommes-nous pas plus attentifs ?
Aurions-nous perdu de vue nos liens avec le cosmos qui nous entoure ?
En tant que philosophe, je vois bien que tous ces mots - cosmos, écologie, etc. - sont chargés de sens parfois très différents. Je suis plus sensible pour ma part au mot Création, surtout si on l'entend comme la multitude des créatures dont nous faisons partie. Dans une telle représentation, la rencontre s'avère centrale. Alors je peux nouer un lien avec mon amie Florence, qui est éleveuse de bovins, et qui, elle-même, rencontre au quotidien les animaux dont elle prend soin.
L'acte de manger est donc fondamentalement un moment pour entrer en relation ?
Il faut sortir de cette lecture terriblement réductionniste qui le cantonne au fait de prélever des nutriments dans la nature pour en remplir notre corps. Manger, c'est surtout établir une relation avec un milieu, avec des êtres. Or, c'est bien cela que l'agro-industrie moderne a détruit avec son modèle dominant de supermarchés. D'abord parce qu'il induit du gaspillage, engendre des destructions et même, au bout du compte, de la famine dans certaines parties du monde. Ensuite parce que dans nos rayons de supermarché, toutes ces relations humaines sont cachées derrière des produits et des marques. Je crois pour ma part à la nécessaire urgence de recréer une agriculture paysanne en circuit court pour pouvoir préserver ces liens.
Pourtant, sur certaines boîtes de lait ou tablettes de chocolat, on représente parfois ces producteurs, qu'ils soient locaux ou de plus loin ...
Hélas, bien souvent, ce n'est encore que de la publicité déguisée. Car, au final, on ne crée pas un véritable attachement avec ces gens, s'ils existent vraiment. On erre dans nos supermarchés comme dans un monde sans visage. C'est une vraie structure d'occultation des réalités du monde. Lorsque j'étais enfant, je me souviens, que pour ma mère, faire les courses dans ces rayons s'apparentait à une corvée. Aujourd'hui, avec mes quatre enfants, je vais à vélo chaque vendredi matin au marché du village où nous nous sommes installés, en Côte-d'Or. Juste avant l'école. C'est un moment très festif pour eux parce qu'ils connaissent les producteurs, qui les connaissent aussi.
« Il est urgent pour les plus jeunes de retisser des attaches réelles entre la nourriture de leur assiette et les visages et paysages qui produisent leur alimentation. »
Le monde agricole, lui aussi, souffre de ce modèle …
Encore faut-il faire la part des choses : certains syndicats dominants critiquent le Mercosur (accord de libre-échange entre l'Union européenne, l'Argentine, le Brésil, l'Uruguay et le Paraguay, ndlr) tout en étant liés aux filières classiques des engrais et des pesticides. Mais d'autres cherchent à en sortir pour développer une autre manière de produire et de vendre la nourriture, au prix d'un immense effort.
Ce modèle agro-alimentaire n'a-t-il pas permis aux générations d'après-guerre de sortir de la misère ?
Il faut remarquer une chose : ces générations ont connu dans leur jeunesse d'autres manières de faire. Il ne leur est donc pas difficile de fréquenter à la fois les supermarchés anonymes et les petits marchés locaux hebdomadaires, maintenant ainsi des lieux pour faire du lien. Mais les plus jeunes, qui sont nés dans ce modèle de consommation anonyme, n'ont souvent pas d'autres ressources que le supermarché ordinaire. C'est peut-être d'ailleurs pour cela que beaucoup en perçoivent plus facilement la nocivité. Il est urgent pour eux de retisser des attaches réelles entre la nourriture de leur assiette et les visages et paysages qui produisent leur alimentation.
Les chrétiens sont-ils bien placés pour cela ?
Leur foi en l'incarnation divine leur donne normalement une passion de la rencontre du visage d'autrui. Une quête spirituelle qui est un antidote naturel à l'anonymisation en cours dans notre société. Rencontrer l'autre dans sa singularité unique, et aussi refuser de se nourrir au détriment d'autrui. Il faut rejoindre les initiatives locales qui le permettent, comme ces paysans qui préservent les semences anciennes ou qui cultivent avec respect leur terre. Alors, le pain qu'ils produisent est libre et vraiment porteur de visages et de paysages. Un geste eucharistique garant d'un monde plus juste.

DÉFENSE DU PAIN ET DU VIN,
Éd. Ad Solem, 96 p. ; 12 €.
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